Engagé sur le pont des Arts, tandis que je me rends au travail, ce matin, me voici pris dans un flot de clichés. Cliché, que ces caméras installées au milieu du pont, dans l'intention évidente de tourner une publicité. La jeune fille jouant les sportives dénudées grelotte et, au moment où je la dépasse, me jette un regard où je ne suis pas, où elle n'est pas non plus sans doute, chacun froid dans son rôle, elle l'absente, le porte-manteau d'une marque, la femme-système, un des maillons de la chaîne d'images dans laquelle nous sommes tous enfermés ; elle l'absente qui m'a photographié du regard, moi qui l'est photographiée de même. Si habitués à l'image, tous, dans l'équivalent perverti de ce qui jadis pouvait être une grâce, l'image habituelle aujourd'hui, comme on disait jadis d'une grâce qu'elle pouvait l'être. Cliché que cette vue de Paris, photographie des millions de fois, tant de fois qu'aujourd'hui il est devenu impossible de voir ce qu'on voit. Le cliché fait écran, définitivement, ou alors il faudrait , détruire toutes les images et aller jusqu'à effacer notre mémoire. Cliché même que ce canard que j'aperçois à droite, en me penchant un peu, sur la Seine. Naïvement, j'ai d'abord pensé qu'il était le seul être libre, dans ce paysage de clichés, à s'ébattre sur l'eau, jouant avec ses ailes. Mais lui aussi fut photographié tant de fois qu'il n'est pas exclu qu'il ait appris à prendre la pose. Je comprends aujourd'hui ces mouvements que nous avons si vite qualifiés […]
Des passants, ce matin, sur le trottoir, rue Saint Benoit : "Ca pue. Ca sent le crottin." Je pose ces questions, sans aucun penchant pour la scatologie : le crottin pue-t-il ? et comment se fait-il que, sur un trottoir de Paris, lorsque ces passants que je croise éprouvent la sensation que cela sent mauvais, ils songent au crottin, au crottin précisément, pas aux étrons de caniche, par exemple ? Je réponds : non, le crottin ne pue pas. Il sent fort, il sent l'herbe, il sent le musc, il sent la digestion vigoureuse du cheval, mais il ne pue pas. Et si les passants songent au crottin, c'est qu'ils veulent disqualifier d'emblée toute odeur qui viendrait de la campagne. Ils sont irrémédiablement citadins. Le crottin, son odeur, c'est l'au-delà de la grande grande périphérie de la ville, cet ailleurs, la campagne, celui où l'on passe, le plus vite qu'on peut on passe, en voiture, sans s'arrêter, vers le but final de notre voyage : aéroport, plage, autre ville. On n'oserait mettre un pied à terre, dans la boue. On ne veut pas de cet intermédiaire rustique. La terre, l'humus, les senteurs. Trop fortes. Dépassées. Exclues. Le confinement de la ville. Les livres de citadins qui composent sur la campagne sentent le confinement de la ville. Ainsi de ce Soleil des Scorta, de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004, si j'ai bonne mémoire. Gaudé est né dans le 14e arrondissement et on veut bien croire qu'il n'en est sorti, qu'il n'en sort encore que pour se rendre chez son éditeur, à Paris […]
Wiesaden, par le train. L'attente me parut interminable qui précéda les premiers mouvements du train, étant depuis toujours de ces voyageurs dont l'angoisse de manquer l'heure les pousse à se présenter en gare ou à l'aéroport très en avance sur l'horaire de départ. Comme pour ces enfants craintifs qui, par excès de précautions, finissent par se précipiter sur le danger que l'on prétendait leur éviter, le temps préparatoire à notre voyage, si plaisante que devrait être notre destination, nous est un mauvais rêve, que nous vivons depuis la veille dans un sommeil agité, volontiers ; volontiers aussi des gestes de mauvaise humeur, des maux de ventre et, jusqu'à la libération donnée par le signal du départ, sans cesse se présente à nous l'image catastrophique du train ou de l'avion manqué. Il ne nous suffit pas toujours qu'on veuille nous rassurer ou que nous tâchions de le faire nous-mêmes. Comme nos traits physiques, il n'est pas impossible que nous héritions nos peurs ; et qui peut dire à quelle génération il faudrait remonter pour retrouver la racine des angoisses qui nous travaillent en profondeur. Notre vie intime, m'arrive-t-il de songer, n'est peut-être qu'un long parchemin, impossible à déplier et menaçant ruine, à cause des stigmates douloureux qui le déchirent en maints endroits. Et peut-être à notre époque avons-nous si fort le goût de la photographie, parce qu'elle nous donne l'illusion d'une vie réductible à sa surface. Pour nombre d'entre nous, cette peur […]
Il m'arrive encore d'allumer la télévision. Triste penchant. Contrairement à ce qu'imaginait André Gide, nos pentes nous conduisent plutôt à rouler vers le bas. C'est embêtant. Hier soir donc, je m'avisai de regarder le journal de 20h, sur France 2. Nous étions mardi, et je compris bien vite, en jetant un oeil distrait sur l'écran, que j'étais tombé sur la grosse nique de cinéma, les films nouveaux, comme chacun sait - nos rituels laïques sont les plus immuables - étant présentés en salle le mercredi. Je ne sais pas comment s'appelle la grosse niqueuse télégénique locale - une grosse niqueuse avale tous les films qu'on lui présente, sans distinction, sans faire la fine bouche, en somme ; je ne veux pas le savoir d'ailleurs. Ce que j'ai cru comprendre, cependant, c'est qu'elle faisait l'éloge d'un navet américain, le film Warrior. Non, nous disait-elle, ce film n'en est pas de un navet, pas de grosses ficelles,, ne vous fiez ni au titre ni à l'affiche. Ce film, c'est une bien belle et bien cruelle histoire qui, à la fin, vous laissera KO debout. Fine allusion au thème du film, si j'ai bien compris : deux frères, séparés, se retrouvent à se battre l'un contre l'autre, sur un ring. Ce film est une daube, c'est évident. Affiche ou pas, dix secondes de bande annonce suffisent pour vérifier qu'on est bien dans le navet américain, dans ce que le cinéma américain peut faire de pire : bons sentiments, après la violence, avec la violence, vivre d'amour et de pains dans les dents. […]
Ces deux clochards qui, sur le quai du métro, ce matin, nous font face, tandis que debout nous attendons bien sagement le prochain train, ces deux clochards, qui désormais les regarde ? Et qui, les regardant, pourrait s'empêcher de songer cette songerie insupportable : voici deux rebus, deux déchets. Deux abîmés qu'on voudrait voir balayer. J'offrirais volontiers, oui bien gracieusement, ma Bible de chevet à celui ou celle qui n'a jamais eu cette pensée terrible : ces clochards qu'on croise, dans le métro, dans la rue, les voir balayer avec les ordures, les voir emporter comme des déchets, avec les autres déchets. Voilà donc où nous en sommes : nous être habitués à admettre dans le paysage commun, l'homme devenu rebus. La mort de l'homme, de son vivant, si on me permet cette formule facile. Mais qui est vivant ? Qui n'a pas encore sombré dans quelque forme larvée d'indifférence ? Il faut sans doute lire les livres de Günther Anders comme des tentatives désespérées pour faire sortir les hommes de cette indifférence. La catastrophe nucléaire ? Nous n'y croyons pas. Notre capacité à nous représenter notre fin est si faible que nous avons besoin, pour la stimuler, de la mettre à l'écran, dans des films catastrophes. Mais cela ne marche pas. nous nous rendormons.La Solution finale ? Depuis trente ans, certains historiens tentent de nous habituer à cette idée, rappelle Anders, qu'elle est une tentative d'anéantissement parmi d'autres. Lorsque Anders écrit à Klaus Eichmann, ne […]
Jadis – ce temps est peut-être à jamais perdu et nous ne le savons pas encore ; jadis, l’opprobre pouvait tomber sur lui qu’on n’enterrât pas un homme. Jadis, dit la légende, Antigone pouvait risquer la mort, en tâchant d’épargner le pire à son frère Polynice, lequel, selon ce qu’avait proclamé Créon, ne devait point avoir de sépulture. Sa chair laissée aux bêtes et aux oiseaux de proie, son âme devait errer dans la désolation. Jadis encore, le vieux Tobit devait être reconnu comme juste aux yeux du Très-Haut, parce que dans l’exil, tandis que son peuple se trouvait à Ninive, au risque de sa vie il parcourait le pays pour enterrer ses frères morts. Aujourd’hui, bien sûr, on enterre encore. Aujourd’hui, la plupart des morts reposent encore dans des sépultures. Et cependant, voici que ces morts on les brûle, chaque jour en plus grand nombre. Mais cela ne suffisait pas. Voici qu’on invente la liquéfaction des cadavres. A Glasgaw, une entreprise propose de plonger les corps dans « une solution d'eau et d'hydroxyde de potassium pressurisée à environ 10 bars et chauffée à 180 °, pendant une durée de deux heures et demie à trois heures." Après un tel traitement, "le corps est dissous et le liquide est relâché… dans les égouts". Retirés de la machine, les os « se voient alors retirés de l'appareil et broyés par un « cremulator », la même machine qui est utilisée pour pulvériser les os et fragments après une crémation. » Les égouts. Après avoir réduit l’homme vivant à un […]