Partager l'article ! Le Cheval de Turin, de Béla Tarr: Il me semble qu'un écrivain, me dit Alberto C., ne devrait pas écrire pour un lecteur imaginaire ; une foule ...
Il me semble qu'un écrivain, me dit Alberto C., ne devrait pas écrire pour un lecteur imaginaire ; une foule de lecteurs anonymes, à quoi se confond un lecteur imaginaire ; il devrait écrire
chaque livre pour un seul, qu'il connaît, dont il peut dire le nom, connaît les sentiments, les espoirs, les peurs. Car on peut être dur, on peut vouloir être impitoyable, si on
s'imagine une foule ;
mais, on est pris de pitié, si on garde devant soi l'image d'un seul, qu'on connaît. Et même, il suffit qu'on l'ait vu ; il suffit que, sans le connaître, simplement en le regardant dans une
foule, on le distingue parmi les autres, on l'extrait de la foule. Il suffit donc qu'on le considère, qu'on tente de le considérer, avec ce regard de pitié qui fait de cet
anonyme une personne, un semblable, et non pas un individu parmi d'autres, tous identiques. Car c'est à cela qu'on se condamne, si on ne considère que la foule : l'anonymat, le regard froid,
indifférent et, si on cherche à étre un écrivain, ou un peintre, la méchanceté, la haine, le désespoir. Si Bernanos composait ses livres dans des cafés, c'est qu'il voulait écrire pour un seul ;
pour ne pas perdre de vue le visage de l'homme ; pour ne pas être tenté, considérant l'homme imaginaire des foules, de le détester. Et même le criminel peut difficilement commettre son forfait,
s'il regarde dans les yeux sa victime.
J'ai peur que Béla Tarr compose ses films sans penser à un être humain en particulier ; j'ai peur qu'il se contente de ne considérer que les foules ; j'ai peur au fond qu'il se refuse à porter sur l'être humain, autre chose qu'un regard désespéré. C'est ce qui transpire de son film ; un cheval, un homme, sa fille ; mais qui sont-ils ? sont-ils des personnes, ou bien des individus derrière lesquels se présente l'homme anonyme, la foule, détestée ? J'ai peur en somme que Béla Tarr jette un regard froid, mortifère, sur la créature humaine. Qu'il ne lui laisse pas d'issue. "Je pense, dit-il dans un entretien, que nous nous rapprochons de l'obscurité, du noir ; c'est simple". Est-ce simple ? Est-ce simple, et est-ce indifférent, de porter ce regard désespéré sur le monde ?
Un paysan, sa fille, un cheval. Quelques plans, toujours les mêmes. La maison, intérieur, la fille qui cuit ses pommes de terre ; on les mange ; on se poste à la fenêtre. Dehors, la tempête, dont la rumeur lancinante court tout au long du film. On ouvre la porte ; et dès qu'on ouvre la porte, cette autre musique lancinante, cette mélodie sur trois notes, grinçantes. Tout cela sur six jours. Avec cette intention bien visible, trop visible, de dire le chemin vers l'obscurité. Deuxième jour, le père, la fille, les pommes de terre. Un homme entre ; discours apocalyptique. Troisième jour, une charrette, des tsiganes, qu'on chasse. A partir de ce moment, le malheur ; le commencement de la fin, qu'annonce la tempête. Plus d'eau dans le puits ; le cheval qui ne mange plus. Jusqu'à cette fin : on ne peut plus allumer les lampes ; l'obscurité.
On voit où tout cela veut en venir. On le voit trop. On ne voit que cela. Mais est-ce si simple ? Je n'y ai vu, me dit Alberto C. qu'ennui ; deux heures vingt d'ennui ; et puis de malheur, de désespoir. Comme un talent gâché. Comme l'ombre d'un film qui est là, derrière, mais que celui-ci cache. Et curieusement, c'est le bon, l'excellent film de Béla Tarr qui n'est pas là mais qu'on devine, que les critiques voient ; c'est un autre film, qui n'a pas été fait, qu'ils voient, tandis qu'ils ne voient pas le mauvais film qu'on nous présente. Je n'y ai vu, dit Alberto C. qu'ennui. Désespoir.
Béla Tarr dit qu'il en a fini avec le cinéma. Mais quelle est, pour lui, la prochaine étape ? Il me semble qu'on on ne peut pas, on ne doit pas aimer ce film si, en plus de réduire la vie des hommes à celle d'une foule - quelques personnages, enfermés, ne suffisent pas à identifier des personnes - sur laquelle on plaque une image froide, issue d'une rumination abstraite et sans espoir, si ce film laisse à penser que la prochaine étape, pour Béla Tarr, serait un suicide.
Durant toute la projection, me dit Alberto C., trois sentiments se sont tour à tour présentés à moi. J'ai d'abord été pris de dépit, à la pensée que, une fois encore, on m'avait vanté une oeuvre qui loin d'être exceptionnelle par sa réussite, l'était par son échec ; puis j'ai été pris de colère, à la pensée qu'un auteur se payait notre tête ; enfin, j'ai éprouvé une sorte de pitié. Ce vieil homme, qui a l'usage d'un seul de ses bras, que sa fille doit habiller et déshabiller, qui ne peut fendre son bois de chauffage que d'une main, ce vieil homme, me disais-je, c'est peut-être Béla Tarr, qui nous lance un appel. Si on doit écrire, peindre, composer un film pour une personne, peut-être doit-on parfois savoir regarder une oeuvre avec cet oeil qui cherche, derrière son auteur, cet homme qui se noie, tandis que les critiques, impavides, croient pouvoir se contenter de célébrer ce qui pour eux est un chef d'oeuvre. "Je voulais montrer, dit Béla Tarr à propos de ses personnages, à quel point ils doivent être ensemble ; si l'un d'eux disparaît c'est le monde qui s'écroule." Souhaitons qu'il y ait quelqu'un, auprès de Béla Tarr, pour lui dire que, s'il disparaissait, ce serait un monde particulier, - comme l'est celui de chaque personne, ni plus ni moins -, qui s'effondrerait.
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