Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 12:07

1412428595.jpgJe n'en suis pas à en faire de la réclame, mais je suis bien obligé de constater que, des dix derniers livres que j'ai lus, aucun, je dis bien aucun, ne l'a été au format papier. Mes dix dernières lectures sont des livres numériques. Il suffit de télécharger gratuitement une ou deux applications - on devine facilement lesquelles - pour avoir accès  à des milliers de livres, eux-mêmes gratuits et tous d'excellente qualité littéraire, puisque ce sont ce qu'il est convenu d'appeler des "classiques". Me voici donc à lire Suétone, César, Browning, Proust, Chesterton, Tocqueville, Tolstoï, Sun Tzu, Flaubert et quelques autres sur l'écran d'un téléphone ou d'une tablette électronique.

 

Aucune réclame, disais-je. Simplement, je constate qu'on ne lit pas plus mal ainsi que sur du papier ; peut-être lit-on mieux, puisqu'on peut grossir la police de caractère et par exemple choisir le fond lumineux de son écran. Je constate encore que, si je le voulais, je pourrais désormais passer le reste de mon existence sans plus payer aucun livre, en lisant ,dans ce qu'il me reste de temps, ceux de ces classiques que je n'ai pas encore lus. La mythologie de l'écrivain qui sort un livre, en fait la promotion, en signes quelques dizaines ou quelques milliers en prend pour son grade ; et c'est une des raisons qui certainement expliquent la résistance de beaucoup, dans ce milieu dit littéraire, face à ce nouvel usage de la lecture. Suis-je encore un écrivain, si mes livres ne sortent pas en librairie et si je ne peux pas les tenir dans la main, les signer devant quelques admiratrices ? Religion de l'objet livre, que partagent plus d'un auteur, d'un libraire, d'un critique. Tous ceux qui sacralisent le livre, qui ont la religion du livre. C'est d'ailleurs tout ce qu'il leur reste, bien souvent, de cette sacralité que les religions attachent au livre. Mais ce qu'on oublie souvent, c'est que ce n'est pas l'objet qu'est une Bible ou un Coran que le christianisme ou l'islam respectent. C'est le texte, pour lequel le livre imprimé n'est qu'un support. Et ce support, à travers les époques, a changé. SI les moines, dès le Moyen Âge, avaient été capables de lire et faire lire La Bible sur une tablette numérique ou un smartphone, ils l'auraient fait ! Et les premiers.

 

A côté des "classiques", internet permet la lecture de bien des livres contemporains, publiés dit-on illégalement. Le dernier Goncourt peut être téléchargé à partir d'un site dont je ne dirai pas le nom. Les cinquante premières pages se lisent avec plaisir. Les cinquante suivantes également. Et puis on commence un autre livre, et on oublie de continuer la lecture du roman de Jenni. On le laisse dans un coin de l'ordinateur, de la même façon qu'on le laisserait sur une table, recouvert par d'autres livres. On pourrait le reprendre ; mais on se dit : à quoi bon ? On constate qu'on pourrait tout aussi bien le lire que ne pas le lire. Mauvais signe ? Non, c'est signe qu'on ne sacralise pas le roman. Très peu de romans nous sont en réalité indispensables, très peu de romans nous ont fait autre que ce que nous étions, avant leur lecture. Je n'ai pas - je n'ai plus - la religion du roman, comme d'autres ont celle du tableau ou de la musique. La culture ? Combien d'hommes sont en réalité changés d'avoir admiré une oeuvre d'art ? Combien abandonnent leur médiocrité ? Beaucoup collectionnent les lectures, les visites d'exposition, les concerts, empilent les unes sur les autres les expériences esthétiques qui ne les font pas bouger d'un pouce.  Ils ne font en réalité que passer le temps, l'occuper, le remplir pour masquer leur vide. Mieux que d'autres ? Qui peut le dire ? Je préfère un saint inculte à un esthète sans cesse pamé devant les oeuvres d'art religieuses. Sans cesse occupé de lui-même et de ses fausses résolutions de conversion. Pour cet esthète, qui en a le culte, l'oeuvre d'art est cet appel qu'il entend toujours, cette petite musique mystique qu'il retrouve, d'un roman à l'autre, d'un choral de Bach à l'autre, d'un Rembrandt à l'autre, mais dont il ne suit jamais l'appel. Il reste sans cesse sur le seuil. L'oeuvre d'art, pour lui, devrait être une porte ouverte ; elle se fait barrière infranchissable. A lui, à cet esthète, je préfère un boucher qui a les mains dans la vie et la mort de la chair animale.

 

De Francis Bacon, Figure avec viande. 1954 : au premier plan, l'homme religieux installé dans son confort et sa belle parure. Derrière, ce boeuf écorché qui brise les apparences, ramène à la chair, à la misère et à la profondeur de la chair - un peu comme Valéry disait que ce qu'il y a de plus profond chez l'homme, c'est sa peau.

 

Par littérature
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