Cette nouvelle est parue dans le numéro 55 de L'Atelier du roman, consacré à Chesterton. Tu vas être contente, elles sont arrivées, chérie, chérie, elles sont arrivées, tu vas être contente. Mais du seuil de la maison où elle s’élance, le salon franchi, remonté avec peine l’escalier rivé à l’étage, ô, respiration affligeante des fumeurs, cherchant à l’aveugle une porte ouverte, la voix de Jean ne touche aucune oreille, parvient quand même avec le peu de souffle qui lui reste à s’infiltrer dans la salle de bain et, désorientée, tournant en rond, se dégonfle piteusement, et finit, flasque sur le rebord d’une cuvette. Tandis qu’il l’imaginait à faire sa toilette, lui tout juste levé, réveillé en sursaut par un facteur à sonnette, un paquet à la main, Marie a déjà quitté la maison, et c’est lorsque son excitation retombe enfin, oh, il l’avait deviné le contenu de ce léger colis matinal, lorsque, levant les yeux sur la pendule de la cuisine il se rend compte de l’heure tardive, neuf heures, putain, neuf heures, qu’il replie son imagination, se promettant de la sortir de nouveau le soir, après le travail. Il déjeune en hâte, rejoint sa voix dans la salle de bain, la revigore un peu en lui chantant une chanson qu’elle apprécie ; mais combien de minutes lui fallut-il, combien, une fois de retour dans la cuisine où il fignolait son premier repas, pour décider de ne pas en rester là, de remettre en branle son imagination et lui faire anticiper le jeu qu’elle improvisait pour le […]
Cet article est paru dans le numéro 52 de L'Atelier du roman, consacré à Mikhaïl Boulgakov. C’est avec un réel plaisir que je relis Le Roman de Monsieur de Molière, de Boulgakov. Le roman est sans doute, dans toute l’œuvre du maître russe, un de ceux qu’on peut lire avec la plus grande facilité ; de la première à la dernière page, tout vient d’un trait, il n’y a qu’à se laisser porter. Immanquablement, la vivacité du récit produit son effet. Il faut souligner d’ailleurs cette caractéristique des récits de Boulgakov : il est quasiment impossible au lecteur de les parcourir lentement. L’écriture mène un sacré train. L’œil va de l’avant, est poussé vers la fin. Ici, on sort du livre en se félicitant d’avoir lu un des meilleurs portraits faits de l’auteur du Misanthrope. Les spécialistes de Molière trouveront sans doute à redire : Boulgakov exagère certainement la persécution dont fut l’objet le dramaturge. D‘autres, trouveront à l’auteur des circonstances atténuantes, sachant reconnaître dans la vie de Molière celle de Boulgakov . Le Roman est un miroir que le Russe promène pour dire son propre chemin : les débuts difficiles dans la carrière d’auteur, l’amour des femmes, la jalousie des rivaux littéraires et, surtout, les relations conflictuelles avec le pouvoir, qui interdit la représentation des pièces et oblige l’auteur à se soumettre à la censure. Boulgakov se lit en Molière et trouve sans doute dans le Français des raisons de poursuivre son labeur d’écrivain et […]
Cet article est paru dans le numéro 51 de L'Atelier du roman, consacré à l'écrivain japonais, prix Nobel de littérature, Kenzaburô Oé. La littérature n’échappe pas à la rumeur, qui est le bruit fait par le mensonge en progressant et s’il fallait dresser la liste de tous les écrivains dont on a sali la réputation, voués à d’injustes purgatoires ou tout bonnement lus à contresens, les quelques pages qui suivent n’y suffiraient pas. J’ai souvenir d’une soirée pas si lointaine où un certain Bernard Pivot, au nom de Bernanos lancé par un de ses invités d’ « Apostrophes », se hâta de lui accoler l’épithète infâme d’antisémite, suivant en cela la rumeur non moins infâme colportée par tous ceux qui n’ont jamais pris le temps de lire l’œuvre de l’auteur du Journal d’un curé de campagne. D’un mot on prive un immense romancier et essayiste de futurs lecteurs, on se lave les mains – les sales, les méchants, n’est-ce pas, ce sont toujours les autres, pas moi ! – on ment enfin, si on songe que Bernanos fut un des premiers et un des seuls romanciers français à ne pas se déshonorer face au nazisme, un des premiers et un des seuls à percer à jour la personnalité infernale d’Hitler. Plus loin de nous, j’ai souvenir d’un romancier à la bonne réputation, un romancier que son ami Flaubert surnomma le « Bon Moscove», mais dont l’influence néfaste sur la notoriété d’un autre ne me semble pas avoir été envisagée à sa juste mesure : dans le premier, on aura reconnu Ivan Tourgueniev ; quant au […]
Cet article est paru en décembre 2008 dans le numéro 56 de la revue L'Atelier du roman, éditée chez Flammarion / Boréal. Le récit que vous vous apprêtez à lire n'a, en lui-même, absolument aucun intérêt. Rédigé en une heure de temps, guère plus, il ne méritera pas qu'on en commente l'histoire, une fois qu'on l'aura lue. Le seul souci qui l'anime, est, disons-le tout net, celui de souligner le ridicule du dernier roman de Marie Darrieussecq, Tom est mort. A dire vrai, je trouve étrange qu'on ait besoin de souligner le ridicule de ce roman, dans la mesure où il me semble qu'il saute aux yeux et que, à en juger par les piles que l'on trouve encore dans les librairies à la mode, ce livre, somme toute, doit déjà avoir été beaucoup lu. Et qu'on le lira encore. Comment ! Autant de lectures et personne pour rire et faire partager ce rire ? Une hypothèse serait que, face à ce roman, on s'est tout simplement interdit de rire. C'est que le sujet lui-même_la disparition accidentelle d'un enfant et la douleur d'une mère face à cette mort précoce_ a en quelque sorte anesthésié d'emblée toute velléité de rire. Devant un tel sujet, on n'est sensible qu'à la douleur, on ne voit que la douleur, laquelle masque habilement ou sournoisement les imperfections du roman lui-même, je veux dire ce roman particulier qu'est Tom est mort. J'ai employé les adverbes « habilement » et « sournoisement » et je les maintiens. Darrieussecq ne peut pas ignorer que le sujet qu'elle s'est proposé de traiter […]
La chronique rapporte que les séjours que Dostoïevski fit en Europe furent motivés par le souci de soigner sa maladie caduque, l’épilepsie. Le premier des avis favorables à ses voyages, accordés par la IIIe section du ministère de l’Intérieur, tomba en 1862, à la grâce d’un passeport, renouvelé quelquefois. Mais, sitôt que l’écrivain est autorisé à quitter la Russie, le voici, dès le cinquième jour d’un voyage commencé le 7 juin, accroché à une table de jeu, à Wiesbaden d’abord, à Baden-Baden ensuite, où une journée entière est perdue à jouer. a critique n’y a vu qu’une banale agitation, un exutoire nécessaire à l’œuvre et à son souci. Si Fédor Mikhaïlovitch joue, pense-t-elle, c’est pour se changer les idées. Elle a cru qu’une telle manie s’était satisfaite de l’offrande d’un seul roman, Le Joueur, lequel décrit si précisément la compulsion du jeu que, à ce jour encore, les manuels de psychiatrie le tiennent en fameuse estime. Mais le jeu, ce fut la flèche qui plongea dans son œil droit, l’écaille noire qui, pendant près de dix années, obscurcit sa vision et faillit lui coûter, qui sait, la raison. À cette heure où nous l’accompagnons, il marche seul dans une rue allemande, dans cette Allemagne qu’il tient en profonde aversion, le front hérissé comme d’un mauvais songe. La nuit du jeu, pour lui, toujours s’ouvre et se referme. Il rédige parfois en hâte une lettre, afin de mendier les quelques roubles nécessaires à la poursuite de sa passion et souvent il est contraint […]
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